Quels circuits courts ?

Hier je rentrais de Paris en voiture par l’A75, donc par le pont de Millau. Cet ouvrage est poignant pour qui aime la vie et l’humanité. Quel exploit, quelle beauté.

L’A75 est symbolique, avant le pont elle traverse l’Aubrac, plus avant encore elle borde la Margeride, après le pont c’est le Larzac.

Sait-on ce qu’étaient ces régions il y a 65 ans ? A l’époque mon père y vaquait à ses occupations de grossiste en bois. Tous les jours que le bon dieu faisait sans école j’étais prisonnier de ses périples.

Mon souvenir est une succession ininterrompue de virages pris « à fond la caisse » avec une Citroën « traction avant 11 légère ». Des paysages passant de gorges étroites et sombres à des plateaux vastes et dénudés. Des bois, toujours et encore des bois. Des lacs artificiels aux eaux noires et froides, des rivières au contraire toutes en lumière, transparentes, glissant presque invisibles sur des tapis de galets lisses aux couleurs pastels. Des truites et des écrevisses, des vraies, d’origine, pas introduites à partir d’un élevage. Des champignons évidemment, et cette odeur de forêt si prenante, différente dans les gorges et sur les plateaux, différente aussi selon les saisons. Et ces épicéas à la senteur extrême.

Tout cela filtré par l’essentiel, j’étais malade en voiture, terriblement. Je le suis toujours si je ne conduis pas.

Quant aux populations, la misère était présente partout. Plus particulièrement l’isolement. l’exclusion du monde. Une infime différence entre l’homme et les quelques animaux qui l’entourent et qu’il ménage pour les manger ou les faire travailler.

Des histoires terribles de conflits entre familles pour tel ou tel détail de bornage, des jalousies sordides, des rumeurs mortelles sur plusieurs générations.

Des régions inaccessibles, vivant en vase clos, où la pauvreté tenait lieu de compagne à vie pour ceux qui restaient au pays, les plus cons, les moins courageux, les autres partaient.

A cette époque, on peut dire que les circuits étaient courts. Chaque propriétaire survivait sur ses terres, ne revendant que très peu de surplus. Ceux de la ville n’ont qu’à se démerder pensaient les autochtones qui ne les portaient pas dans leur cœur.

Concernant ceux de la ville de cette époque, qui y étaient partis avant la guerre de 1939, il y avait deux solutions, soit ils avaient reproduit à la ville leur misère ancestrale et avaient grossi les rangs des esclaves citadins, soit ils y avaient réussi dans des métiers souvent pénibles et revenaient alors afficher cette réussite en bâtissant quelque extravagante maison sur place où finalement ils ne reviendraient jamais.

Puis ce fût l’abandon accéléré de ces régions inhospitalières et inaccessibles.

Un peu plus tard, à partir de 1970, vint le désenclavement. D’abord d’Ussel dont Chirac était alors la star montante, puis plus largement du reste du Massif Central par les autoroutes, dont l’A75.

L’A75, un acte politique fort puisque cette autoroute, aux nombreux ouvrages d’art dont le point d’orgue est le pont de Millau, a couté une fortune, a été réalisée en un temps interminable, mais est là et gratuite.

Soudain ce cœur secret de la France est accessible. Ces espaces libres, vides, ne sont pas plus accueillants, mais toujours aussi beaux et forts, et maintenant ouverts à ceux qui prennent la peine de s’arrêter. Très peu prennent cette peine.

Les émotions qui émanent de cette région liées à l’isolement, au repli sur soi, à la pauvreté, restent prégnantes, pas immédiatement séduisantes.

Elles séduisent les marginaux, ceux qui refusaient le pont de Millau, qui refusent tout ce qui, incertain, projette le monde vers l’avenir, vers l’inconnu.

La grande particularité de ces régions est que l’égoïsme ne choque pas, il est la règle depuis des générations face à la difficulté de vivre ici.

Le rejet des autres, incompatible avec notre société mondialiste, est ici à son aise.

C’est le paradis du circuit court, un peu de terre, quatre chèvres, fromage et patates, et vogue la galère, qu’importe les millions de citadins, on ne va pas produire pour les nourrir, qu’ils se démerdent.

C’est ça le circuit court.

Encore plus fort, sur le Larzac même pas la peine d’acheter la terre, l’Etat la distribue. L’Europe de son côté assure un minimum vital pour cause de pays de merde, tout est pour le mieux.

Instituteurs et pseudos intellectuels des mégapoles peuvent répandre l’idée que c’est cette vie là qui est équitable, que le bonheur sur terre passe par une vache et un cochon par famille sur 3 ou 4 hectares de terre, poulets et lapins en plus.

Et pourtant, si perdre la liberté c’est restreindre le champ des possibles, on peut affirmer que ces contrées à circuit court sont de véritables prisons.

L’A75 est une lucarne de modernité inaccessible pour ces prisonniers des régions pauvres, un chemin de ronde pour ceux qui passent sans un regard, un bonheur pour ceux dont le romantisme fait oublier la réalité, qui s’arrêtent et peuvent alors jouir du meilleur en s’épargnant la contrainte du pire.

L’A75 est un circuit court pour aller de Paris à Sète, qui déploie son infrastructure à la pointe de la modernité pour traverser une région où la notion de circuit court repose au contraire sur la nostalgie d’un passé dont les souffrances sont escamotées des mémoires.

Bien cordialement. H. Dumas

Henri Dumas

A propos Henri Dumas

Que les choses soient claires, je n'ai jamais triché fiscalement. Cela indiffère le fisc, qui considère que ses intérêts immédiats sont supérieurs à ceux de la survie de l'entreprise. C'est ainsi qu'il est capable de redresser et de tuer à partir de données relatives telles que des provisions, des évaluations de stock, des refus de déduction ou de récupération de TVA que le chef d'entreprise a pu gérer en toute bonne foi dans le cadre de ses responsabilités légitimes. De la sorte, alors qu'il est consentant vis à vis de l'impôt, respectueux des règles fiscales, l'entrepreneur peut se trouver, du fait de la cupidité du fisc, exposé lors d'un contrôle fiscal à des redressements qui, suivis des moyens de coercition démesurés du fisc, vont le paralyser, ruiner la confiance de ses partenaires et, finalement, le détruire.

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