L’€ malédiction de l’Italie ?

J’ai lu (ici) et (là) et encore (là) que l’Italie serait une victime de l’€ car cette monnaie est faite pour les pays du nord mais est inadaptée aux pays du sud ; le message sous-jacent étant évidemment que la France, si proche et si voisine dans ses (mauvaises) méthodes de gestion, serait, elle-aussi une victime de l’Union Européenne et de l’€ !

Victimiser la population c’est à dire lui expliquer qu’elle est la victime des autres est un moyen très largement utilisé par les populistes pour s’attirer les faveurs de la foule tout en lui retirant tout sentiment de responsabilité. C’est même l’inciter à adopter des comportements non coopératifs pour ne pas dire irresponsables !

C’est pourtant ce qui semble être en passe de se produire puisque les italiens seraient « fous de rage d’avoir été abandonnés » par les autres pays de l’Union Européenne au moment de la crise sanitaire. Ils seraient prêts à porter massivement au pouvoir le démagogue Salvini qui aurait pour ambition rien moins que de sortir de l’Union Européenne et de l’€ !

Seulement, il ne faut pas être aveuglé par une haine à la fois anti € et anti européenne … et il faut se méfier des raisonnements simplistes.

Alors, y a-t-il un problème spécifique de l’Italie avec l’€ ?

l’€ : un projet avant tout politique

L’€ est parti d’un projet politique et on ne s’est pas donné, au départ, les moyens des ambitions originelles. On s’est dit qu’on commençait par le créer et qu’on l’adapterait ensuite en fonction des circonstances ; ce qui a plus ou moins eu lieu.

Mais, dès le départ, il est vite apparu qu’il fallait prévoir un cadre plutôt souple pour tenir compte des disparités économiques entre les différents pays alors que l’on sait que l’Italie et la Grèce, n’auraient jamais dû être admises dans cette zone monétaire, en raison de la situation déjà dégradée de leurs finances publiques et de leurs dettes publiques excessives.

Mais on ne pouvait pas faire tel affront à l’Italie, l’un des six pays fondateurs de la CEE en 1957, et la Grèce était, selon les propres mots de F Mitterrand, le pays originel de la civilisation européenne.

Les « contraintes » politiques ont donc, dès le départ, primé sur les exigences financières et techniques … et faussé les règles du jeu !

De son côté, la France, dont la situation n’était pourtant pas aussi dégradée qu’à ce jour, n’a dû sa « qualification » in extremis qu’à des tripotages budgétaires ayant eu pour but d’externaliser la dette, déjà colossale, de la SNCF (à l’époque c’était un établissement public –EPIC- dont les comptes étaient incorporés à la comptabilité publique) !

Pourquoi l’€

Cette idée faisait suite aux précédentes expériences de contrôle des fluctuations monétaires entre les différents pays de la CEE (serpent monétaire européen).

Le but, finalement complexe, était de limiter les effets de change sur les monnaies et d’éviter les spreads de taux d’intérêts (écarts de taux d’intérêts) entre les différents pays européens qui pouvaient conduire à des politiques budgétaires et fiscales contraires et surtout à des politiques monétaires et budgétaires restrictives destinées à permettre l’acquisition des devises étrangères nécessaires au paiement des importations.

On avait en effet remarqué que des taux d’intérêts élevés affaiblissaient l’économie des pays en affaiblissant les entreprises qui ne peuvent plus s’endetter et en faisait reculer la demande privée du fait de la perte de pouvoir d’achat (c’est le cas typique de la France dans les années 80-90).

Le but était aussi de faire disparaître des déficits extérieurs infinançables et de permettre de régler plus facilement les échanges transeuropéens.

Les initiateurs de l’€ pensaient en outre que cette monnaie entrainerait une convergence des économies des pays membres mais … c’est l’inverse qui s’est passé !

Pour dire franchement les choses, cela sentait le bricolage et les garde-fous mis en place (pas de déficit supérieur à 3% du PIB et pas de dette cumulée supérieure à 60% du PIB) ont tous été transgressés à un moment ou à un autre par à peu près tous les Etats ; et cette transgression a été d’autant plus facile qu’il n’y a pas vraiment de sanction puisque même les sanctions applicables ne l’ont jamais été pour ménager les susceptibilités !

Bien pire, plutôt que de mettre au pas les pays du sud, l’Union Européenne est entrée dans un système de financement des dettes publiques par le biais de l’émission monétaire de la BCE ; sans jamais réussir à ce que les pays membres soldent leurs dettes ni, plus inquiétant, jamais arriver à stopper ou seulement réduire les politiques monétaires non conventionnelles (QE).

On ne peut pas non plus oublier qu’il y eu aussi une part de malchance avec la crise des subprimes de 2007-2008 ; laquelle a déstabilisé nombre de pays européens et les a entrainés dans un endettement dramatique à seule fin de sauver leurs banques.

Une forte disparité entre les pays membres

On sait que la zone € se partage désormais entre pays du nord qui n’ont pas de problème avec l’€ et les pays du sud dont on dit que l’€ ne leur est pas adapté.

Comment alors expliquer que certains pays s’en sortent avec l’€ et d’autres pas ?

On pourrait penser que c’est le taux de change fixe instauré avec cette monnaie qui semble poser problème. Toutefois, l’essentiel de l’’explication est plus complexe et est en rapport direct avec la dérive des couts de fonctionnement des Etats eux-mêmes !

En gros, il y a des Etats bien gérés et des Etats mal gérés… mais il faut aussi se méfier des clichés car il faut avoir été en Italie pour savoir qu’il n’y a pas une Italie mais deux : celle du nord qui est très riche, plus industrialisée que la France, et le sud, le Mezzogiorno, nettement plus pauvre et qui a toujours bénéficié de transferts de la part du nord ; un peu comme la métropole française transfère des ressources vers les DOM-TOM !

Comment expliquer la détérioration de la situation de l’Italie ?

En fait, la situation dégradée de l’Italie ne date pas de l’€ ; elle remonte à bien longtemps puisque c’était déjà le problème sous … Mussolini lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 1922 !

C’est donc un problème récurrent pour ne pas dire permanent !

L’Italie fonctionnait avec une monnaie faible, la lire, qui a été échangée à raison de 1€ pour 1.936.27 Lires ; c’est dire que cette monnaie ne valait absolument rien (pour mémoire le franc, qui ne valait pas non plus grand-chose, a été échangé à raison de 6.55957 F pour 1 €). Un franc valait 296 lires.

Seulement, le vrai problème de l’Italie, ce n’est pas sa monnaie c’est sa structure étatique et ses pratiques budgétaires !

Si le fonctionnement de la structure étatique revient plus cher, fatalement l’Etat est conduit à taxer d’avantage les entreprises et les ménages ; occasionnant pour les premières une dégradation permanente de compétitivité et, pour les seconds, des pertes de revenus.

Les marges de compétitivité ne peuvent alors être récupérées que par la réduction des couts de production (salaires, matières premières, machines) ou par la réduction de la valeur de la monnaie (dévaluation).

Pour compenser cette dérive, l’Italie n’hésitait donc pas, comme la Chine aujourd’hui, à manipuler sa monnaie en procédant à des dévaluations « sauvages » qui permettaient de récupérer les marges de compétitivité perdues. Tous les gens de mon âge se souviennent des automobiles Fiat vendues il y a 50 ans très en dessous du prix des voitures françaises et Fiat était le premier constructeur automobile européen !

La manipulation de la monnaie permettait donc, en la sous évaluant, de récupérer les marges de compétitivité du fait de la dérive constante des couts ; avec à la clé une course sans fin entre la perte de compétitivité et les hausses de salaires pour rattraper les pertes liées à la diminution de valeur de la monnaie alors que l’Italie n’hésitait pas à recourir à la monétisation de sa dette par le biais de l’usage intensif de la planche à billets pour compenser le manque de ressources fiscales essentiellement.

Seulement, la dévaluation, c’est la sanction d’une mauvaise gestion, c’est la solution de dernière extrémité lorsqu’on ne peut rien faire d’autre. En outre, il faut faire attention à ne pas trop augmenter l’endettement public car, plus l’endettement augmente, plus la croissance diminue puisqu’il faut toujours plus d’impôts pour faire face aux dettes accumulées. L’impôt est toujours un prélèvement contraint sur la richesse produite qui ne s’investit pas dans l’économie !

Un troisième facteur intervient dans l’opération c’est l’inflation qui est une manière relativement invisible d’annuler la dette. Avec dix pour cent d’inflation par an, la population s’adapte et en prend l’habitude, et la dette est liquidée en 12 ans.

Cela signifie que si vous avez à la fois une forte croissance économique et une forte inflation, vous pouvez arriver, plus ou moins, à maitriser les dépenses publiques alors que le poids de la dette se réduit automatiquement par le biais de ces deux facteurs.

Et si, en plus, la monnaie est sous-évaluée, vous masquez temporairement le manque de compétitivité des entreprises en réduisant artificiellement leurs couts de production !

L’explication est donc là : L’Italie ne maintenait sa compétitivité qu’au prix de dévaluations répétées (ou d’une dévalorisation constante de la monnaie) dans le cadre d’un exercice d’équilibrisme permanent avec une équation dans laquelle il faut absolument la conjonction de trois facteurs : la dévalorisation constante de la monnaie, l’inflation et la forte croissance !

L’€ un piège ?

Avec l’€, monnaie forte et stable, les règles ont changé. On ne peut pas dévaluer et, de ce fait, on ne peut plus jouer sur la valeur de la monnaie. Nous sommes entrés aussi dans une période de croissance très faible (au niveau mondial) et, avec l’€, de faible inflation !

Autrement dit, les trois facteurs variables indispensables au fonctionnement atypique italien ont disparu.

Il devient alors évident que si vous continuez à faire « comme avant l’€ », alors que les facteurs qui vous permettaient de compenser la dérive des couts ont disparu, la sortie de route devient inévitable et c’est ce qui s’est produit !

Le paravent monétaire et inflationniste tombe, les entreprises ne peuvent plus récupérer la perte de compétitivité liée à la pression fiscale et salariale par la diminution de la valeur de la monnaie et tout s’écroule !

A la fin, il ne reste que la dette car les gouvernements italiens ont essayé de compenser cette dégradation par des artifices budgétaires et le recours systématique à l’emprunt. Et, sur ce plan, l’Italie a « mis le paquet » puisque sa dette publique était, avant la crise sanitaire, de 2.302 Md €, soit 134% de son PIB (le ratio le plus élevé en Europe derrière la Grèce). Elle est passée de 54% en 1980 à 132% en décembre 2017 et je vous rappelle que, selon les données Target, l’Italie doit 522 Md€ aux autres pays de l’Union Européenne !

Seulement, l’endettement est un cercle vicieux et dangereux. Il agit comme une drogue, dont il est très difficile de sortir puisque la règle du surendetté est :  « tant que je peux emprunter, je continue d’emprunter » ; et il est d’autant plus vicieux qu’une fois qu’on a habitué la population à ce mécanisme, on ne peut plus le lui supprimer !

Mais les italiens en ont bien profité car l’image de l’italien roulant dans sa petite Fiat appartient désormais au passé. Je n’ai jamais vu autant d’Audi, dont on ne peut pas dire qu’il s’agisse de voitures bon marché et populaires, sur les autostrada italiennes !

Le problème est que l’on sait qu’au-delà d’un certain niveau, évalué empiriquement à 100% du PIB, la dette devient ingérable et impossible à réduire ; ce qui est effectivement le cas puisque l’Italie se trouve dans le trou noir de sa dette et qu’elle ne peut plus en sortir.

Et le piège se referme dans un dilemme sans issue car :

a-Dans la zone €, il n’est pas possible d’annuler les dettes parce qu’il s’agit d’une monnaie commune et qu’annuler ses dettes porterait préjudice aux autres membres de la zone monétaire (les données Target).

b-Si l’Italie sort de la zone € dans le but d’annuler ses dettes, ce sera pire car il en résultera une violente récession et une forte dévaluation qui provoquera un appauvrissement énorme de la population (et sa révolte) ! De plus, si elle sort de l’€ pour continuer à faire la même chose, elle sera très rapidement confrontée aux mêmes problèmes, sans le filet de secours européen, car la croissance mondiale n’est plus là et elle n’est pas près de revenir !

Comment, en outre, obtenir des réserves de change (en €, $, £) pour acheter les ressources naturelles et les pièces détachées permettant de faire fonctionner l’économie ?

Le seul résultat prévisible est que l’économie s’écroule et le pays s’effondre ; ce qu’ont parfaitement compris les dirigeants grecs de l’ultra gauche Syriza qui ont brandi la menace d’une sortie de l’€ … sans jamais le faire !

Quelle conclusion en tirer ?

Contrairement donc à ce qui a été affirmé, ce n’est pas l’€ qui est responsable de la situation italienne puisqu’il n’est qu’un des trois facteurs nécessaires au « bon fonctionnement » de l’économie italienne !

L’€ obligeait en fait à changer de paradigme et de méthodes de gestion mais évidemment, compte tenu de la tendance naturelle de l’homme (même politique) à rechercher de manière constante la facilité, il n’en a rien été !

En fait, avec l’€, l’Italie aurait dû faire les réformes pour diminuer le poids de l’Etat ; mais c’est exactement l’inverse qu’elle a fait. Elle a juste profité de l’aubaine des taux bas pour emprunter massivement et distribuer de l’argent à la population ; chose qui lui aurait été impossible avec sa monnaie nationale sans provoquer une violente inflation qui aurait ruiné tout le monde.

Evidemment, le côté cynique de cette option est que les dirigeants ont fait le calcul évident qu’on aviserait bien au moment où la question se poserait …Et comme l’Union Européenne n’a jamais eu les moyens de stopper cette dérive, celle-ci a continué !

Néanmoins, il y a bien un miracle de l’€ et il s’appelle la mutualisation ; c’est à dire que la BCE peut, à ce jour, émettre beaucoup de monnaie pour financer les déficits structurels de certains Etats sans que ceux-ci aient à subir une forte inflation ; ce qui serait absolument impossible avec une monnaie nationale telle que la lire italienne !

Par ce mécanisme, l’Italie profite donc indirectement des excédents budgétaires des autres pays (France exclue puisqu’elle-même n’a que des déficits).

En outre, ce qui concerne le rating des obligations, l’Union Européenne est cotée AAA sur les marchés financiers (la meilleure note) ; ce qui lui permet d’emprunter beaucoup (en fait pratiquement de manière illimitée) et pas cher et de reprêter aux Etats membres alors que l’Italie est très mal cotée à BBB (avec perspective négative) ; c’est à dire à la limite du spéculatif voire junk (pourri-dangereux).

Qui voudrait aujourd’hui des emprunts italiens alors que la BCE vient de racheter la totalité des emprunts émis par l’Italie. Au moment de la crise grecque (2012-2015), les taux longs grecs (à 10 ans) sont montés jusqu’à 40% l’an ; ce qui signifie à court terme la faillite pure et simple car personne ne peut emprunter à des taux pareils ! La dette devient insoutenable !

Néanmoins, au-delà de déclaration intempestives, il semblerait que l’Italie ait clairement choisi de rester dans la zone € et d’en profiter au maximum pour persister dans la voie de l’emprunt massif. Est-il utile de rappeler que l’on attend la dette de l’Italie à 160% en fin 2020 et que, si elle n’était pas dans la zone €, elle aurait défaut depuis longtemps !

Petite précision à l’usage des lecteurs. Vous remplacez l’Italie par la France et vous avez la description d’une situation en presque tous points similaires. La dette française devrait passer de 98,5 à 120 voire 130%.La situation de la France est seulement un peu moins dégradée mais, rassurez-vous, c’est juste une question de temps !

Bien cordialement à tous !

Licence de publication : La reproduction de cet article n’est autorisée qu’à la condition de le rependre en totalité, d’en rappeler l’auteur et le site originel de publication.

Dominique Philos

A propos Dominique Philos

Navigateur, né en 1958, après un DEA de droit commercial de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, je suis devenu Conseil Juridique, spécialisé en droit des affaires et fiscalité. L'Etat ayant décidé l'absorption des Conseils juridiques par les avocats, j'ai poursuivi mon activité en tant qu'avocat en droit fiscal et droit des sociétés spécialisé ... en divorces ; jusqu'à ce que je sois excèdé par les difficultés mises à l'exercice de mon activité professionnelle. J'ai démissionné du Barreau en 1998 et partage désormais ma vie entre la France et la Grèce. Européen convaincu, persuadé que le libéralisme est la seule option possible en matière économique, soucieux du respect des libertés individuelles, je suis un libertarien qui déteste l'Etat et son administration tentaculaire.

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2 réflexions au sujet de « L’€ malédiction de l’Italie ? »

    1. Beaucoup de gens ont un avis sur le sujet …
      Mais il n’y a rien d’évident.
      De plus, les prophètes se sont toujours trompés !

      Nous le verrons dans le prochain article ….

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