Masques : comment l’État a encouragé la pénurie par Olivier Maurice.

Encore un exploit du tout fonctionnaires.

Inutile de chercher midi à quatorze heures, la pénurie n’a qu’une seule et unique origine : c’est en effet un gigantesque cafouillage de la part des autorités qui a abouti à la situation de pénurie actuelle.

Par Olivier Maurice.

Bientôt un mois de confinement en France. Bientôt trois mois depuis les premiers cas recensés sur le territoire métropolitain. Bientôt cinq mois, sans doute plus d’ailleurs, que l’épidémie a démarré en Chine.

Et il est toujours impossible de se procurer des masques.

Inutile de se fâcher sur le maudit capitalisme mondialisé qui serait responsable de la délocalisation de la production à l’autre bout de la planète, ni sur les méchants Américains qui nous auraient volé nos masques sur le tarmac d’un aéroport chinois, ni sur la faute à pas de chance d’avoir envoyé un avion en chercher en Chine et dont le commandant de bord en parfaite santé au départ de Paris aurait été soudainement testé positif au Covid-19 une fois arrivé sur place.

Inutile de chercher midi à quatorze heures, la pénurie n’a qu’une seule et unique raison : c’est en effet un gigantesque cafouillage de la part des autorités qui a abouti à la situation de pénurie actuelle.

Retour sur cet énième épisode de « l’État se mêle de tout » qui commence le 3 mars 2020, quand le gouvernement, décide tout d’un coup, par décret de réquisitionner les stocks de masques en pharmacie. Ce jour-là, il devient donc interdit aux pharmaciens de vendre des masques au grand public, sous peine de se retrouver condamné à 6 mois de prison et à 10 000 euros d’amendes.

(Bon, il est vrai que de toute façon il était déjà interdit de porter des masques, et ce depuis belle lurette, rappelez-vous d’une certaine loi, qui avait fait pas mal débat, et qui interdisait aux femmes de se voiler le visage, mais bon…)

ÉTAPE 1 : PRENDRE LES CHOSES EN MAIN

Et oui, l’État ne pouvait pas acheter des masques comme l’ont fait tous les autres pays au monde. Il ne pouvait pas non plus en avoir stocké en prévision au cas où.

D’ailleurs, pourquoi stocker, puisqu’il n’y a jamais eu le moindre début du commencement de pénurie de masques au niveau mondial ?

Non, il fallait que la France soit quasiment le seul pays au monde qui prennent des mesures drastiques et définitives en tapant du poing sur la table : réquisitionner tous les masques afin de s’assurer (et claironner) que les médecins et les infirmiers n’en manqueraient pas.

La France sera donc le seul pays au monde où, non seulement il n’y aura pas de masques pour la population, mais où en plus, on mettra désormais les pharmaciens en prison pour en avoir vendu. Le seul pays au monde, où permettre de se protéger de l’épidémie sera puni par la loi. Le seul pays au monde où on enverra des gens en prison pour avoir tenté d’éviter de contaminer des proches, des personnes âgées, des personnes fragiles. Le seul pays au monde où seront sévèrement punis ceux qui auront essayé de ne pas propager l’épidémie.

… une pharmacienne d’Issy-les-Moulineaux condamnée à quatre mois de prison avec sursis, une pharmacienne de Nice interpellée, deux pharmaciens à Grasse, un autre à Lyon… Les pharmaciens sont subitement devenus des délinquants poursuivis pour le crime d’avoir vendu à leurs clients de quoi tenter de se protéger…

Mais tout cela pour la bonne cause : pour que les professionnels de santé ne manquent pas de masques. Il faut savoir faire des sacrifices vous savez. Il faut savoir prendre des décisions, même impopulaires !

ÉTAPE 2 : SE FÂCHER TOUT ROUGE

Sauf que très rapidement, on se rend compte que le compte n’y est pas, que même en réquisitionnant tout ce qui se trouve dans chaque pharmacie de quartier, les hôpitaux manquent toujours cruellement de masques, surtout que les ennuis logistiques s’accumulent au fur et à mesure que le « y a qu’à réquisitionner » se retrouve confronté aux multiples problèmes logistiques de collecte, réception, tri, préparation, envoi des masques confisqués. Après les décisions tonitruantes, vient alors la panique.

La logistique ne fonctionne pas à cause de la complexité, ajoutons donc un peu plus de complexité.

Des masques, il en existe plein d’autres catégories que ceux vendus en pharmacie. D’où réaction immédiate : deuxième décret dix jours plus tard, décrétant que toutes les sortes de masques sans exception seraient désormais réquisitionnées.

Ce ne seront donc pas seulement les pharmaciens qui risqueront en prison, mais aussi les peintres, les tatoueurs, les cyclistes, les sites de ventes en ligne, les bazars, les épiciers du coin. Désormais, c’est officiel : le masque est un produit illicite en France en dehors des hôpitaux. Tous les masques, tous les types de masques.

Alors que dans quasiment tous les pays du monde, et depuis le début de la crise on trouve des masques partout dans les grandes surfaces, les pharmacies, sur internet, les magasins de bricolage. En France, désormais, il n’y a quasiment plus qu’auprès des dealers de drogue et du grand banditisme qu’il est possible de s’en procurer à prix d’or.

Un chef d’entreprise toulousain est placé en garde à vue, etc. La liste des délinquants du masque s’allonge, pendant que l’on nous explique que les masques ne servent à rien.

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Sibeth Ndiaye: “Les Français ne pourront pas acheter de masque dans les pharmacies, car ce n’est pas nécessaire si l’on n’est pas malade”

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ÉTAPE 3 : CHERCHER VITE UNE PORTE DE SORTIE

Et puis soudainement, nouveau coup de théâtre. Tout d’un coup. Mystère des réunions ministérielles ou des méandres des comités Théodule ? Ou encore manœuvre pour éviter de reconnaître que la stratégie « réquisition-distribution » est juste un immense fiasco ?

À moins que ce ne soit une soudaine inspiration venue en se rasant le matin ? (Traduction : à moins que ce ne soit quelqu’un dans l’entourage des salons dorés qui ne se soit rendu compte tout d’un coup en consultant Twitter, Facebook ou Instagram qu’il commençait à y avoir comme une étrange odeur de brûlé dans le pays…)

Dix jours plus tard donc, le 23 mars, troisième version du même décret avec un petit paragraphe alambiqué ajouté subrepticement entre les lignes de ce que les précédents précisaient :

« Les dispositions du I et du II ne sont applicables qu’aux stocks de masques déjà présents sur le territoire national et aux masques produits sur celui-ci. Des stocks de masques importés peuvent toutefois donner lieu à réquisition totale ou partielle, par arrêté du ministre chargé de la santé, au-delà d’un seuil de cinq millions d’unités par trimestre par personne morale. Le silence gardé par ce ministre plus de soixante-douze heures après réception d’une demande d’importation adressée par cette personne ou l’importateur fait obstacle à la réquisition. »

Ce qui une fois passé au traducteur de verbiage juridique signifie que le commerce de masques est toujours interdit (et puni par la loi), sauf à partir de la date de publication du décret pour les masques produits en France (c’est-à-dire qu’il ne l’est plus).

Pour les masques importés, la nuance est encore plus subtile : ceux-ci passent du statut de réquisitionnés à celui de potentiellement réquisitionnés. Potentiellement, car il faut pour cela que le ministre décide d’y procéder personnellement par arrêté dans les trois jours qui suivent une commande passée à l’étranger, et ce uniquement pour les très gros importateurs. Ce qui vous imaginez bien, ne se produira jamais, vu que dans ce cas-là les masques ne sont pas prêts d’arriver en France pour être aussitôt confisqués.

RÉSULTAT : LA TERRE BRÛLÉE

Et donc me direz-vous : puisqu’il est maintenant légal d’acheter et de vendre des masques, pourquoi n’en trouve-t-on toujours pas en France ?

Hé bien pour une raison toute simple : parce que les entreprises françaises qui importent et revendent des masques avaient en grande majorité passé des commandes exceptionnelles en Chine en prévision de la demande. Le 3 mars, elles les ont toutes suspendues, puisqu’il n’y avait plus rien à vendre, l’État ayant tout réquisitionné et la vente étant interdite. Le 13 mars, les bateaux à destination de la France qui ne l’avaient pas encore fait, ont tous fait demi-tour.

Maintenant, il faut relancer les commandes. Et il faut payer cash : les industriels chinois n’étant pas près de se faire avoir deux fois, ce qui rend encore plus difficiles les importations. Sans compter l’explosion des prix suite à l’explosion de la demande…

Payer cash, c’est d’ailleurs clairement ce que ne sont pas prêts à faire les hôpitaux qui restent les plus gros consommateurs de masques et qui, ne pouvant pas en obtenir de l’État, se tournent désormais vers les importateurs, mais bien évidement en respectant les procédures publiques : appel d’offres, délais de paiement etc. D’où problèmes pour trouver des fournisseurs, délais de livraisons supplémentaires… à moins de contourner la bureaucratie

Il faudra donc attendre un bon mois, le temps que les bateaux arrivent. Nous serons alors, si tout va bien, disons vers le 9 ou 10 mai… Et il restera d’ailleurs encore à convaincre les pharmacies, un peu échaudées par toute cette histoire.

Et si ça ne se passe pas bien ? Si nous n’avions toujours pas de masques pour la date officielle du grand déconfinement national ? Si les hôpitaux, ravitaillés par les circuits d’urgence abracadabrantesques mis en place dans la panique se retrouvaient de nouveau sans masques ?

Hé bien ne vous inquiétez pas : le gouvernement réglera le problème par un nouveau décret.

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Masques : comment l’État a encouragé la pénurie

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