Personnes âgées : voilà la circulaire de la honte par Médiapart

28 AVR. 2020 PAR DOMINIQUE VIDAL BLOG : DOMINIQUE VIDAL

À force de la chercher en vain, j’aurais fini par douter de l’existence de cette circulaire du 19 mars qu’évoquait « Le Canard enchaîné » la semaine dernière et qui inciterait les médecins à limiter l’admission en réanimation des personnes « fragiles ». Et voilà que m’est parvenu ce message d’une personne active dans un hôpital.

Appelons-le Matthieu pour lui éviter un licenciement brutal. « La lecture de votre article “Euthanasie ? Non : Euthanasie !” m’a fait repenser – écrivait-il – à un document découvert sur le site de la SFAR portant sur les recommandations relatives à la “Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiques dans un contexte d’épidémie à Covid-19”. En lisant ce document, j’ai ressenti un réel malaise avec l’impression que chacun ne pourrait effectivement pas accéder à la réanimation faute d’un “équilibre entre les besoins médicaux et les ressources disponibles” … Je suppose, poursuit mon correspondant, « que vous avez déjà pu lire ce document, mais je vous en laisse le lien ci-contre : https://sfar.org/download/decision-dadmission-des-patients-en-unites-de-reanimation-et-unites-de-soins-critiques-dans-un-contexte-depidemie-a-covid-19/ Quand je l’ai lu, j’ai également pensé que devoir être confronté à un tel choix pour les soignants et accompagnants de personnes âgées n’était pas normal.. »

Publié par l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, ce document, effectivement daté du 19 mars 2020, a été « rédigé collégialement par un groupe d’experts régional : Élie Azoulay, Sadel Belloucif, Benoît Vivien, Bertrand Guidet, Dominique Pateron et Matthieu Le Dorze ». Il est d’ailleurs cité comme référence par le ministère des Solidarités et de la Santé (https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/fiche_ehpad_etablissements.pdf).

Avant d’en venir au contenu de cette circulaire, je voudrais dissiper une confusion présente dans certains messages reçus sur ma page Facebook. Il y a, selon moi, deux situations différentes :

- celle du médecin qui décide du sort de son patient, en tenant compte l’avis dudit patient et de ses proches, mais en en assumant seul la responsabilité en son âme et conscience. Cela existe depuis la nuit des temps et ne pose de problème que si la décision est contestable et fait l’objet d’une plainte ;

- celle d‘un groupe de médecins qui, avec la caution d’un ministère, poussent vers la mort des milliers de personnes dites « fragiles » qu‘ils ne connaissent ni d’Ève ni d‘Adam, en incitant le personnel hospitalier à ne pas les admettre en réanimation. Ceux-là, à mon avis, relèvent du tribunal. D’autant que ce dernier disposera d’une preuve à charge : un texte qui, par moments, nous renvoie neuf décennies en arrière.

N’étant pas médecin, j’ai aussitôt consulté le docteur Pierre-Jacques Raybaud, très engagé dans le combat contre le Covid-19 et qui, dans sa pratique de généraliste, s’est heurté à plusieurs reprises, ces dernières semaines, à des responsables hospitaliers refusant d’admettre en réanimation des patients âgés malades du Codiv-19 : il peut en témoigner.

Selon lui, ce texte constitue un appel au « triage systématisé des patients ». Comment, poursuit-il, « peut-on prédire aussi facilement la fin de vie d’un patient ? Tout médecin a connu dans sa carrière des améliorations spectaculaires dans des situations extrêmes ». Raybaud s’étonne aussi de la formule « en raison du caractère extraordinaire, mais personnalisé ». Pour lui, « ce genre d’opposition, c’est le début de la fin. Ce n’est plus de la médecine. Dire une chose, puis son contraire, en dire une autre et l’atténuer par divers procédés n’est pas compatible avec la médecine.” Les auteurs, souligne-t-il, parlent de « décision collégiale », mais plus loin ils écrivent que « la place laissée aux proches risque d’être limitée dans la décision du refus de réanimation ». Bref, conclut le docteur Raybaud, le document prétend se fonder sur « l’attitude individuelle de chaque médecin en son âme et conscience », mais en fait, « tout en prenant la précaution de peser chaque mot, il pousse à la roue d’un triage systématisé ».

C’est en effet l’impression qui ressort de tout le texte, mais en particulier du passage consacré, en page 6, à la « non-admission en soins critiques ». Les médecins évoquent quatre cas, que je cite ci-dessous in extenso :

i. Soit parce que refusé par le patient (et/ou la famille)

ii. Soit du fait d’une absence de signes de gravité pour la réanimation (avec poursuite de la prise en charge par exemple sous couvert d’une oxygénothérapie dans un service classique) ;

iii. Soit parce que l’admission en soins critiques relèverait d’une obstination déraisonnable, définie par des thérapeutiques ne bénéficiant pas au patient, disproportionnées par rapport au bénéfice attendu, qui n’auraient d’autre but qu’un maintien artificiel — et transitoire — de la vie au prix de souffrance pour le patient et ses proches, et d’une détresse des équipes. Une telle admission risquerait aussi de priver un autre patient d’une prise en charge en réanimation, alors qu’elle/il aurait plus de chance d’en bénéficier. Ainsi, nous considérons licite de ne pas admettre un patient en réanimation dès lors qu’il s’agit d’une obstination déraisonnable, y compris si une place de réanimation est disponible.

iiii. Chez ces patients non-admis en soins critiques, les soins ne sont pas interrompus, mais s’intègrent dans le cadre d’un accompagnement en collaboration avec les spécialistes d’une telle prise en charge palliative afin d’assurer une absence de souffrance et une fin de vie digne et apaisée, en présence de leurs proches. »

Vous avez bien lu ? Les signataires n’ont pas le moindre doute sur la destination vers laquelle ils envoient les patients qu’ils refusent en réanimation : « Les soins ne sont pas interrompus, mais s’intègrent dans le cadre d’un accompagnement en collaboration avec les spécialistes d’une telle prise en charge palliative afin d’assurer une absence de souffrance et une fin de vie digne et apaisée. »

Et il s’agit pas là de propos théoriques : selon Le Canard enchaîné, en quelques jours, « les patients de plus de 75 ans en réanimation sont passés de 19 % à 7 % et ceux de plus de 80 ans de 9 % à 2 %. »

On frémit à l’idée que des médecins, dans la France du début du XXIe siècle, se croient autorisés à accompagner vers la mort des milliers de personnes « fragiles ». Certains amis m’ont reproché d’avoir évoqué l’Allemagne nazie. C’est qu’ils m’ont mal compris : je ne pense évidemment pas à la Shoah, mais à la première étape du génocide : la liquidation des malades mentaux. Plus de 100 000 handicapés sacrifiés au nom de la liquidation des « bouches inutiles » et de la libération de lits pour les jeunes soldats blessés.

Comparaison n’est évidemment pas raison. Mais que dire de la sortie de ce vice-gouverneur républicain du Texas déclarant : « Personne n’est venu me demander si, en tant que personne âgée, j’étais d’accord pour prendre des risques si cela pouvait sauver l’Amérique que toute l’Amérique adore et la transmettre à nos enfants et petits-enfants. Si c’est ce que l’on obtient en échange, je fonce » ? Les signataires de la circulaire du 19 mars enrobent leurs directives mortifères dans un discours déontologique politiquement correct. Leur texte n’en transpire pas moins l’eugénisme.

Dominique Vidal.

PS : Une question me taraude : pourquoi la plupart des médias ne semblent pas intéressés par l’analyse du texte intégral de cette circulaire ?

1 Etoile2 Etoiles3 Etoiles4 Etoiles5 Etoiles (7 votes, moyenne : 5,00 sur 5)
Loading...

2 réflexions au sujet de « Personnes âgées : voilà la circulaire de la honte par Médiapart »

  1. je suis un vieil anesthesiste reanimateur de bientot 70 ans susceptible de ne pas etre admis en reanimation en cas de syndrome de detress respiratoire aigu (SDRA). J’aurai pu signer le texte de la societe francaise d’anesthesie reanimation (SFAR): je connais certains signataires du texte lesquels sont tout sauf des medecins nazis, tentés par l’eugenisme. Au demeurant, la societé italienne a sorti des recommendations tres voisines.

    D Vidal est habituellement mieux inspiré: il confond la gare de triage d’auschwitz avec l’admission en reanimation en france en mars 2020.

    Le problème est triple :

    1) un debat de specialistes agite la communauté pour savoir s’il faut intuber, ou pas, les patients atteints de SDRA severe. Il convient de savoir que pour les patients de moins de 65 ans, la mortalité est de 35% (seattle), 37% (wuhan) et 76 % a new york (Richardson, JAMA, 22 april 2020, p E5, col 1).

    2) la mortalité pour les patients de plus de 65 ans est de 97% (richardson, meme reference) à new york. les anesthesistes reanimateurs français sont meilleurs: en est on bien sur ?

    3) en cas de survie et de sortie de la reanimation, quelle est la qualité de vie ? l’esperance de vie ? pour avoir vu un tres bon collegue jeune et sportif mourir difficilement de fibrose pulmonaire contractée apres un SDRA severe lui meme contracté apres s’etre occupé d’un patient atteint de grippe en reanimation, la question merite d’etre posée.

    si on additionne la survie, faible, et la qualité de vie, mauvaise, on a un aperçu des coordonnées du raisonnement des anesthesistes reanimateurs en mars 2020 et des recommendations de la SFAR.

    qui est le nazi ? celui qui envoie le patient de plus de 65 ans a une mort quasi certaine, apres une agonie interminable ou celui qui lui donne la possibilité de mourir, vite, dans la dignité ?

    est ce que les anesthesistes reanimateurs doivent monter a l’echafaud collectivement ? les reactions sur le blog me font penser que l’echafaud est pret.

    la question posée n’est pas simple : elle a plusieurs reponses

    de specialistes : ne pas intuber ce qui suscite beaucoup de discussions passionnées et qui pose un autre pb : avoir le bon respirateur et la bonne sedation pour realiser une ventilation non invasive “au millimetre” et eviter l’intubation

    de medecin: evaluer au cas par cas la fragilité du patient considéré. le patient de 70 ans qui coure 20 km avant le SDRA survivra probabement à une reanimation difficile. comment s’en sortira t il : cf question 3? combien y a t il de patients de 70 ans qui courent 20 km ?

    voir D Vidal prendre une position aussi tranchée, aussi facilement, en ce qui concerne les recommendations de la SFAR (et de la societé italienne, par extension) me rend admiratif. Devrions nous rouvrir les officines de recrutement pour les SS “tete de mort” et y incorporer les anesthesistes français et italiens en tant que kapos?

    y a t il une autre reponse : devrions nous faire passer en haute cour de justice les individus qui n’ont pas utilisé le plan pandemie de Dab et Bachelot, n’ont pas commandé de masques, de gants, de gel, n’ont pas fait de campagne d’hygiene de masse en janvier (on lira avec interet les recommandations de naven, medecin à manchester en 1918-9: elles n’ont pas pris une ride), n’ont pas organisé la quarantaine dans les maisons de retraite et les ephad: avaient ils les yeux rivés sur les retraites et les municipales ?

    Monterons nous a l’echafaud apres avoir subi les applaudissements de 20 h, alors que nous demandons uniquement des masques, des gants, du gel, et des augmentations pour les aide soignantes, infirmieres et jeune medecins hospitaliers payés au lance pierre.

    Unethiquement votre.

    l’arbre et la foret.

  2. Merci de l’info. La cour pénale sera peut-ravi d’avoir à juger d’un tel document qui doit être rendu public pour que tout un chacun sache comment est traité le vulgum pecus dans la patrie des droits de l’homme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *